On répète qu’en restauration une colle doit être réversible. C’est vrai comme objectif et faux comme description du réel : la réversibilité absolue n’existe pas, et ce sont les institutions de la conservation qui l’écrivent. Cet article pose ce que dit exactement la doctrine sur la colle réversible en restauration, pourquoi les professionnels lui préfèrent la retraitabilité, et ce qui sépare un collage d’atelier d’un recollage de fortune — indice : ce n’est pas le produit. Pour un cas concret, voyez notre article sur le recollage d’une porcelaine.
Où le principe est réellement écrit
Le texte de référence est le Code of Ethics de l’E.C.C.O., la confédération européenne des organisations de conservateurs-restaurateurs. Son article 9 veut des produits « easily and completely reversible as possible ». Lisez la fin de la formule : aussi réversibles que possible. Le texte n’exige pas la réversibilité, il exige d’y tendre. La FFCR écrit de même que « la réversibilité constitue un objectif déontologique essentiel » : un objectif, pas une obligation.
Le vocabulaire normalisé va plus loin. La norme NF EN 15898, telle que le ministère de la Culture la reproduit dans son lexique de conservation-restauration, définit la réversibilité comme une « qualité variable selon laquelle le résultat d’une intervention peut être défait sans endommager le bien ». Une qualité variable est, par construction, graduelle : il n’y a pas les colles réversibles d’un côté et les irréversibles de l’autre, il y a des degrés.
La Charte de Venise ne parle pas de réversibilité
On lit partout que le principe viendrait de la Charte de Venise de 1964. Vérification faite sur le texte français intégral : les mots « réversible » et « réversibilité » n’y figurent nulle part. Ce que la Charte fonde est ailleurs. Son article 11 pose que « les apports valables de toutes les époques […] doivent être respectés, l’unité de style n’étant pas un but à atteindre » — c’est là que se trouve le respect de la patine et des réparations anciennes. Son article 12 exige que les compléments s’intègrent à l’ensemble « tout en se distinguant des parties originales ».
La profession dit elle-même que la réversibilité totale n’existe pas
Le Centre de recherche et de restauration des musées de France a consacré ses 3es Journées de la restauration, tenues à Amiens les 23 et 24 septembre 2021, à un thème dont l’intitulé est déjà l’argument : « Réversibilité, irréversibilité et retraitabilité en conservation-restauration ». Quand l’institution française de référence met ces trois mots côte à côte, elle ne célèbre pas un acquis, elle en discute les limites. Sa préface le dit : le sujet « a la particularité d’être tout à la fois presque un dogme dans le domaine de la restauration, mais également une source d’interrogations multiples toujours renouvelées ».
Isabelle Pallot-Frossard y écrit, dans une contribution consacrée à la notion de réversibilité dans la conservation et la restauration des œuvres patrimoniales, que « toutes les interventions ne peuvent être réversibles en totalité ou en partie », et surtout ceci : « l’élimination complète d’un consolidant, quelle que soit sa nature chimique, dans la porosité d’un matériau fragile, pierre, mortier, bois, couche picturale, est donc illusoire ». Elle relève que les spécialistes préfèrent pour cette raison le terme de « retraitabilité ».
Le raisonnement n’est ni nouveau ni français. Barbara Appelbaum le formulait dès 1987 dans le Journal of the American Institute for Conservation (vol. 26, no 2) : même un consolidant facilement soluble ne s’enlève guère, un objet assez fragile pour nécessiter une consolidation l’étant trop pour supporter des applications répétées de solvant. D’où son déplacement décisif — la retraitabilité juge mieux un traitement que la réversibilité — et son argument de fond : sauf destruction, tout objet que nous traitons sera traité de nouveau. Le British Museum a publié en 1999 un volume dont le titre dit assez où en était le débat : Reversibility — Does It Exist ?
Le bon critère n’est pas « est-ce que ça part ? »
La question qu’un atelier se pose n’est donc pas : cette colle pourra-t-elle être retirée intégralement ? — presque toujours non. Mais : si dans trente ans quelqu’un doit rouvrir cet assemblage, pourra-t-il le faire sans détruire la matière d’origine ? Un devis qui promet une intervention « totalement réversible » annonce ce que la norme qualifie de variable et le C2RMF d’illusoire ; c’est au minimum une imprécision, à relever en lisant ce que doit contenir un devis de restauration.
Autre conséquence : la réversibilité n’est pas une propriété du produit, c’est une propriété du couple produit / matériau / environnement / temps. L’American Institute for Conservation note ainsi, à propos des éthers de cellulose pourtant réputés solubles à l’eau froide, qu’ils se réticulent en milieu acide, ce qui réduit leur re-solubilité. Une colle réversible aujourd’hui peut cesser de l’être dans le mur humide où elle aura passé quarante ans.
La colle trop forte ne sauve pas l’objet : elle déplace la casse
Voici l’image qui vaut toutes les démonstrations, et elle vient de la page consacrée aux céramiques par l’AIC. Une résine époxyde peut être « too strong for the ceramic, resulting in breaks just beyond the glue line » : trop forte pour la céramique, avec pour résultat des cassures juste à côté du joint de colle. Le collage tient. C’est la matière d’origine qui cède, un millimètre plus loin. Vous n’aviez qu’un joint à reprendre ; vous avez une pièce fendue. S’y ajoute le problème du retrait : Donald C. Williams, conservateur de mobilier à la Smithsonian Institution, écrit des époxys que, polymères réticulés par nature, ils sont intraitables et doivent généralement être enlevés mécaniquement, au risque de dégâts sévères. Retirer une colle au ciseau sur un assemblage ancien, c’est enlever du bois avec.
C’est pourquoi un atelier ne cherche pas la colle la plus forte mais la plus faible qui suffit, ce qui rejoint la définition que la FFCR donne de l’intervention minimale : « le traitement nécessaire et suffisant pour prolonger l’espérance de vie d’un bien culturel ». Un meuble ancien est d’ailleurs fait pour être démonté : ses assemblages sont des liaisons mécaniques que la colle assiste. Williams juge la colle animale, thermoplastique soluble à l’eau, « presque complètement réversible », et y voit probablement la raison principale de son emploi si répandu en conservation.
Les familles de colles selon la littérature de conservation
Ce tableau n’est pas un guide d’achat et ne se transpose pas à votre objet. Il résume ce que l’AIC, la Smithsonian Institution, le West Dean College et la SPNHC écrivent de ces familles.
| Famille | Retrait et retraitabilité | Vieillissement documenté | Employée sur |
|---|---|---|---|
| Colle de peau, à chaud | Eau tiède et chaleur ; « presque complètement réversible » | Devient cassante et se colore ; hygroscopique | Bois, mobilier, dorure |
| Colle d’os | Identique | Faible dès l’origine : la cuisson dégrade le collagène | Travaux secondaires |
| Colle de poisson, ichtyocolle | Eau | Cassante, très sensible à l’humidité | Assemblages délicats, dorure |
| Amidon, colle de pâte | Eau ; enzymes si la colle est dégradée | Photo-oxydation et hydrolyse sous UV ; attaque microbienne | Papier, reliure, apprêts |
| Éthers de cellulose | Eau froide | Réticulation en milieu acide, d’où perte de solubilité | Papier, consolidations légères |
| PVA, « colle blanche » | Difficile : solvant ou vapeur ; pas entièrement réversible | Migration des plastifiants : auréoles, colle qui se raidit | Menuiserie courante |
| Résines acryliques | Solvants organiques, acétone typiquement | Jaunissement possible sous UV ; long terme incertain | Consolidation, réparations légères |
| Cyanoacrylate | Non documenté | Non documenté | Jugé inutilisable en conservation du bois |
| Époxy | Retrait mécanique, au risque de dégâts sévères | Intraitable, insoluble ou très peu soluble | Comblements, sur couche barrière |
Deux cases y sont vides, et c’est volontaire. Sur le cyanoacrylate, la seule source institutionnelle trouvée est Williams, pour qui il est inutilisable au restaurateur de bois pour trois raisons — absence de temps d’ouverture, mauvaise adhérence au bois, stabilité à long terme ; rien de documenté sur la céramique, l’os ou la pierre. Quant aux colles polyuréthanes expansives, aucune des sources de conservation consultées ne les traite : nous ne dirons ni qu’elles jaunissent, ni qu’elles sont irréversibles, ni qu’elles abîment les assemblages. Leur absence de cette littérature est, en soi, l’information disponible. L’AIC ajoute un avertissement général sur les produits du commerce : les formulations changent sans préavis, sans que la documentation divulgue la composition ni le vieillissement. Qui achète « de la colle à bois » achète une formulation dont personne ne documente le comportement à cinquante ans.
L’époxy n’est pas banni : c’est l’interface qui change tout
On croit que la ligne de partage sépare les bons produits des mauvais. Elle ne passe pas là. Norbert Gutowski, tuteur au West Dean College, décrit un protocole où l’on pose d’abord une couche barrière de colle animale avant de réaliser les comblements à la résine époxyde : c’est elle qui permet de les retirer facilement plus tard. Le produit irréversible est employé ; il ne touche jamais la matière d’origine.
Retenez cette phrase, elle résume l’article : la différence entre un atelier et un bricolage n’est pas le produit, c’est l’interface réversible interposée sous le produit irréversible. C’est pourquoi un professionnel emploie des matériaux que ce site ne vous conseillera jamais d’employer seul : il ne les emploie pas de la même façon. Ce raisonnement structure les métiers d’art de la restauration, et l’on en retrouve la trace dans le savoir-faire propre à l’artisan d’art, dans beaucoup des métiers recensés par l’artisanat d’art comme dans la définition même du métier d’art.
Ce que cet article ne fera pas : vous conseiller une colle
Des noms de résines circulent dans les sources citées ici. Ce sont des matériaux d’atelier, choisis par quelqu’un qui a examiné l’objet ; les transformer en conseil d’achat serait l’erreur même que décrit cet article. Ni marque, ni référence, ni mode opératoire, donc : la seule question utile avant de choisir une colle est de savoir si l’objet doit être collé. Ce que vous pouvez faire sans rien engager est réversible : ne rien coller, mettre les fragments détachés dans un sachet étiqueté conservé avec l’objet, photographier avant de déplacer — c’est l’objet de notre méthode de constat d’état avant travaux —, et stabiliser l’environnement plutôt que l’objet. L’Institut canadien de conservation déconseille greniers, caves et garages en raison des conditions fluctuantes, recommande de vérifier l’état d’un meuble avant tout déplacement, et renvoie au conservateur-restaurateur tout mobilier nécessitant une réparation importante. Reste à savoir reconnaître un bon atelier et quelles questions poser avant de confier un objet ; notre guide de l’entretien et de la restauration des objets anciens rassemble les gestes qui n’engagent rien.
Questions fréquentes
Existe-t-il une colle vraiment réversible ?
Non, au sens strict. NF EN 15898 définit la réversibilité comme une « qualité variable », et le C2RMF publie qu’éliminer complètement un consolidant dans la porosité d’un matériau fragile est illusoire. Certaines colles sont nettement plus retraitables que d’autres : la colle animale se rouvre à la chaleur et à l’humidité, l’amidon à l’eau. Mais retraitable ne veut pas dire effaçable, et qui vous promet le total va au-delà de ce que sa propre littérature soutient.
Qu’est-ce que la retraitabilité ?
C’est le critère que les spécialistes substituent à la réversibilité, selon la contribution d’Isabelle Pallot-Frossard publiée dans le cadre des Journées de la restauration du C2RMF. L’idée, formulée dès 1987 par Barbara Appelbaum, est que la bonne question n’est pas « pourra-t-on défaire ? » mais « pourra-t-on intervenir de nouveau ? ». L’argument est difficile à contourner : sauf destruction, tout objet traité sera traité une fois de plus.
Le principe de réversibilité vient-il de la Charte de Venise ?
Non. Nous avons vérifié le texte français intégral de la Charte de 1964 : ni « réversible » ni « réversibilité » n’y apparaissent. Le principe est écrit dans le Code d’éthique de l’E.C.C.O. (article 9), repris par la FFCR comme objectif déontologique et défini par NF EN 15898. La Charte fonde autre chose : le refus de l’unité de style à l’article 11, le caractère distinguable des compléments à l’article 12.
Un restaurateur peut-il employer de l’époxy ?
Oui, et cela ne disqualifie pas son travail. Une source professionnelle de la conservation du mobilier décrit un protocole où les comblements à la résine sont réalisés sur une couche barrière de colle animale, précisément pour pouvoir les retirer plus tard. Ce qui compte n’est pas le nom du produit mais ce qui se trouve entre lui et la matière d’origine. La bonne question n’est donc pas « utilisez-vous de l’époxy ? » mais « qu’est-ce qui permettra à quelqu’un de reprendre ce travail ? ».
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